Ce que nos institutions doivent comprendre à propos de Bitcoin

Cela fait déjà plusieurs années que parmi la petite communauté de « bitcoiners » du monde entier le leitmotiv « ce n’est que le début » revient à l’envi. En effet, malgré le fait que le réseau Bitcoin ait débuté en Janvier 2009, malgré un historique déjà très riche en évènements rocambolesques, malgré une mort annoncée maintes et maintes fois, Bitcoin n’en est qu’à sa période d’amorçage, j’en veux pour preuve son numéro de version (0.11) qui nous rappelle que Bitcoin en est encore au stade de l’expérimentation. Il n’en reste pas moins que les chiffres statistiques de son utilisation sont en constante hausse et nous fournissent un bon indice quant aux chances de succès de son adoption globale dans un futur proche.

Bitcoin et blockchain ne peuvent pas être opposables

Une grande tendance dans le discours actuel est de « blockchainiser » le débat. Tout d’un coup, depuis le début de cette année 2015 on a commencé à entendre parler de blockchain à tout-va. La fameuse « underlying technology » (technologie sous-jacente) qui contrairement au vilain petit bitcoin est 100% vertueuse. Nous nous sommes retrouvés face à des situations pour le moins comiques où des startups dont tout le business-model dépendait de Bitcoin remplaçaient sans pitié toutes les occurrences du mot dans leur message marketing par la sacrosainte blockchain, sans quoi aucun investisseur institutionnel ne les suivait. Autre étrangeté remarquée cette année, l’énorme poussée de cette fameuse blockchain auprès de toutes les institutions directement menacées par l’adoption plus large de Bitcoin : le monde de la finance. Un esprit naïf pourrait croire qu’avec l’accroissement de l’usage de cash numérique programmable, il ne faudrait pas longtemps pour rendre caducs tout un tas d’intermédiaires historiques. Du coup, ce mouvement stratégique surprise à de quoi en décontenancer plus d’un. J’étais présent à un évènement en Octobre 2015 à Paris intitulé bl0ckcha1n où le public et les intervenants présents étaient à 80% du monde de la banque et de la finance. Le succès était tel que l’organisateur a dû louer un espace plus grand à la dernière minute au vu du nombre d’inscriptions. On y a parlé essentiellement de blockchain privées, sorte d’intranets où chaque noeud du réseau est un partenaire connu, de notariat numérique et de tout ce qu’on peut faire avec une blockchain excepté ce pourquoi elle a été inventée : échanger de la valeur. Car avant tout, Bitcoin c’est du cash numérique. La blockchain est une base de donnée distribuée, et des bases de données distribuées, il en existe des bien plus performantes sur le marché. Un sujet qui était il y a encore un an complètement inintéressant devient tout un coup une « incroyable technologie » pour citer les mots de Christine Lagarde dans son récent discours visant à rassurer les banques.
Ma théorie personnelle sur cette anomalie historique est qu’il s’agit là d’une contre-attaque maladroite qui a selon moi peu de chance d’aboutir. A leur place, je m’attarderais plutôt à construire en secret les outils permettant la transition plutôt que de perdre des forces dans une lutte dont l’issue est inéluctable. On a rarement stoppé l’avancée d’une technologie apportant une réelle innovation et répondant à de réels besoins. Quand Jamie Dimon, CEO de JP Morgan communique sur sa participation à des initiatives blockchain comme celle de R3CEV d’un côté, et de l’autre déclare que le gouvernement arrêtera Bitcoin, c’est qu’il n’a clairement pas saisi le concept; aucun gouvernement ne peut arrêter Bitcoin, c’est justement ce pour quoi il a été inventé, être une valeur refuge indépendante de toute action gouvernementale. Et la blockchain sans les mineurs et la création monétaire, sans le « Proof-of-work », sans le consensus Bitcoin, ça a tout de suite beaucoup moins d’intérêt. Que de temps perdu, mais nous n’allons pas les plaindre non plus.

Le Deep web, le terroriste et le pédopornographe

Nous avons vu que le mouvement stratégique des institutions financières vis-à-vis de Bitcoin était de « blockchainiser » le débat. Pour ce qui est des institutions gouvernementales, qui y voient (à tort) une menace pour leur monopole sur l’émission d’argent-dette, la tendance serait plutôt de pointer les dérives d’une utilisation d’une monnaie « anonyme » presque “sale” car utilisée par les pires criminels de ce monde. Cette vision est bien évidemment limitée car si elle s’avère juste pour une minorité d’acteurs, et souvent pas les plus gros, dans les faits le bitcoin est loin derrière tous les autres pour les transactions illicites, le blanchiment, le financement du terrorisme etc. comme le montre cette étude menée par une agence gouvernementale anglaise. Au fond, je ne pense pas que Bitcoin favorise ces comportements vu que ces comportements existeraient de toute façon avec ou sans cette technologie.
Plutôt que de naviguer à l’instinct et tout de suite considérer Bitcoin comme un danger, nos instances dirigeantes devraient voir ce que Bitcoin peut apporter comme opportunités.
Premièrement, il s’agit de déconstruire une fausse réputation : Bitcoin n’est PAS anonyme. Je vous invite d’ailleurs sur ce thème à lire cet article de superresistant. Bitcoin est pseudonyme, et contrairement à la plupart des autres systèmes de paiement, toutes les transactions sont publiques et auditables ce qui peut permettre un incroyable gain d’efficacité pour tout ce qui est taxation publique, transparence des transactions et amener à toute une gamme d’outils puissants et incorruptibles. Je ne vais pas me faire des amis chez les bitcoiners libertariens ou anarchistes mais on peut tout à fait imaginer l’automatisation du paiement de la TVA sur toutes les transactions en bitcoin reçues par les marchands, il suffirait pour cela de créer un protocole fiscal au dessus du protocole Bitcoin que se devra de respecter tout marchand acceptant des bitcoins. Un tel système pourrait être d’un simplicité enfantine à mettre en place et d’une efficience sans comparaison avec tous les systèmes actuels. Moins de bureaucratie, moins d’administratif, un coût minime, moins de risques de fraudes, bref du pain béni pour le législateur qui pourrait lui même revendre ou ne pas revendre les bitcoins récoltés et avoir ainsi son rôle à jouer concernant la volatilité de son prix. Je fais également partie de ceux qui militent pour que tous les « bitcoin exchanges » soient sévèrement surveillés avec des politiques KYC/AML fortes, et c’est ailleurs déjà le cas pour la majorité entre eux. Avec un minimum de courage politique un pays comme la France pourrait (pour une fois) devenir leader sur ces sujets et montrer l’exemple à l’international.

L’age de la maturité

Il faut garder en tête que Bitcoin en est toujours au stade de l’expérimentation, Bitcoin n’est pas prêt à une adoption générale et massive, le débat de la taille de blocs qui dure depuis des années cristallise le pas à franchir pour soutenir la mise à l’échelle de cette technologie. Les solutions sont nombreuses, il ne manque plus qu’un axe clair soit choisit par la communauté de développeurs. Car si d’un côté les institutions se fourvoient dans des arguments complètement éculés, les bitcoiners de leur coté ne sont pas en reste. Que n’a-t-on entendu pendant la crise du « Grexit », Bitcoin aurait été capable de sauver les grecs, Bitcoin aurait pu à lui seul effacer la dette souveraine du pays. Evidemment, il n’en est rien. J’étais à Londres pendant le plus fort de la crise grecque (le semaine du référendum) et à l’occasion d’une rencontre de bitcoiners dans la capitale britannique, Andreas Antonopoulos a dû rappeler une vérité qui n’est pas toujours facile à entendre pour un bitcoiner : « Bitcoin n’est pas prêt pour la Grèce, et la Grèce n’est pas prête pour Bitcoin ». J’aurais tendance à extrapoler ce postulat pour le reste du monde ; le chemin à parcourir est long mais j’ai tendance à croire fortement au fait que Bitcoin arrive à relever ce défi. Il suffit de regarder tous les travaux en cours menés par la communauté de développeurs et de chercheurs, mais aussi par toutes les startups innovantes, pour avoir une idée des chances de réussite du protocole. Bitcoin possède la communauté, les cerveaux et le consensus. Bitcoin fonctionne déjà très bien pour tout un tas de cas d’utilisation. Son adoption large et massive arrivera, quand les outils nécessaires seront prêt. Une question de quelques années, voire de quelques mois…